J’ai passé beaucoup de temps à dessiner des shojo-mangas (mangas pour filles, en général des histoires d’amour stéréotypées) quand j’étais enfant. Le but était juste de «dessiner une fille plus jolie que celle que j’ai dessinée hier». Je dessinais toujours les mêmes yeux, dans la même position, mais petit à petit j’ai fait évoluer ma technique. Je n’ai jamais osé dessiner de personnages de manga devant mes amis, j’ai toujours pensé que c’était honteux. C’était un grand plaisir caché que je n’ai jamais partagé avec personne au Japon.

Après l’école des Beaux-Arts de Nantes, j’ai commencé à faire des séries d’aquarelles, et je me suis tout de suite interrogée sur la différence intrinsèque entre ce que je fais maintenant en France et ce que je faisais quand j’étais petite. Au final, je crois qu’il n’y en a pas vraiment, les différences sont juste contextuelles. J’étais et je suis toujours une peintre, je ne fais jamais d’esquisses, je peins directement sur les supports. Tout reste spontané. J’ai envie de me provoquer moi-même, j’essaie de tester mes possibilités, mes capacités, mes pouvoirs. Comme si je creusais mon cerveau pour recueillir des éléments d’un passé
fictionnel et intime.

Je peins alors une sorte de conte de rêve qui n’existe que dans ma tête, j’imagine une narration entre les dessins. Les paysages, les personnages, les plantes...tous sont liés mêmes s’ils ne partagent pas le même plan. J’aime toujours beaucoup le grotesque qui les rassemble, le sentiment repoussant et attirant que certaines choses suscitent, pour moi c’est quelque chose de moche mais aussi de rigolo. La quête de ce sentiment spécifique, appelé en japonais «niyari», va déterminer pour moi l’échec ou le succès de mes travaux: l’idéal d’harmonie se trouve alors décalé, perturbé par le rire suscité par les beautés débiles et touchantes du monde contemporain.

(«Ciel Poilu» Galerie 5UN7, Bordeaux)

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> text by Miki Okubo (jp)